Du négatif à la pierre — quand la photographie devient lithographie
l y a une logique souterraine entre la photographie argentique et la lithographie sur pierre. Dans les deux cas, il s'agit de capter une lumière, d'inscrire une trace dans une matière sensible, et d'en extraire une image par un processus chimique. Niépce l'avait compris dès 1826 : son héliographie sur pierre calcaire enduite de bitume de Judée était déjà une photolithographie. La lumière durcissait le bitume, le solvant emportait le reste — la même logique que le développement argentique, deux siècles plus tôt.
Dans ma pratique, ce lien s'est imposé progressivement. Les corpus photographiques documentaires — Guyane française, Berlin, corps urbains — ont pris une densité qui réclamait un autre régime de présentation. L'exposition murale isole les images dans un rapport spectaculaire. La lithographie crée une autre intimité : le tirage se tient dans les mains, il a un poids, une odeur, une surface.
Actuellement en résidence à RHok Académie et au Mori Film Lab, j'explore deux voies techniques. La première : la photolithographie UV au dichromate d'ammonium sur pierre calcaire, qui permet de transposer directement un négatif argentique sur la surface lithographique en conservant le grain du T-Max 400 exposé à 400 ISO. La seconde : la gomme bichromatée, procédé au pigment qui autorise une intervention plus directe sur la densité des noirs.
Pour les transferts au bitume de Judée — le procédé Niépce reconstitué par Marignier — le solvant est déterminant : l'essence de lavande vraie, pas l'huile de lavande, donne les résultats les plus stables sur la dissolution et le report.
Ce n'est pas de la reproduction. C'est une traduction — la même image traversant deux matières différentes et arrivant à deux endroits distincts de la même vérité. Le négatif argentique pris à Acarouany ou dans les rues de Cayenne devient autre chose sur la pierre. Pas moins. Différemment.